L’humeur changeante, instable et contradictoire du timide

image-ta-vie-stagneL’humeur n’est pas un caractère. Elle est le contraire même du caractère, entendu comme un ensemble de dispositions définitivement acquises.

L’humeur ne sait pas se fixer, elle ne sait pas se contenir. Elle prend toutes les formes et passe immédiatement de l’une à l’autre; et, en chacun de ses accès, elle est impérieuse, tyrannique. Un tempérament livré tout entier à ses impulsions passagères, voilà ce qu’est l’humeur.

L’humeur chez le timide

On relève de l’humeur chez tous les timides. Rousseau, en particulier, la note comme « une des singularités de son caractère ».

« Cette singularité, dit-il, a eu tant d’influence sur ma conduite qu’il importe de l’expliquer. J’ai des passions très ardentes, et tandis qu’elles m’agitent, rien n’égale mon impatience je ne connais plus ni ménagement, ni respect, ni bienséance; je suis cynique, effronté, violent, intrépide: il n’y a ni honte qui m’arrête, ni danger qui m’effraie; hors le seul objet qui m’occupe, l’univers n’est plus rien pour moi. Mais tout cela ne dure qu’un moment, et le moment d’après me rejette dans l’anéantissement. Prenez-moi dans le calme; je suis l’indolence et la timidité même: tout m’effarouche, tout me rebute; une mouche en volant me fait peur; un mot à dire, un geste à faire épouvantent ma paresse; la crainte et la honte me subjuguent à tel point que je voudrais m’éclipser aux yeux de tous les mortels. S’il faut agir, je ne sais que faire; s’il faut parler, je ne sais que dire; si l’on me regarde, je suis tout décontenancé.  Quand je me passionne, je sais trouver quelquefois ce que j’ai à dire; mais dans les entretiens ordinaires, je ne trouve rien, rien du tout; ils me sont insupportables, par cela seul que je suis obligé de parler. » (Confessions, part. 1, livre I)

L’humeur volatile du timide

J’ai personnellement remarqué cet aspect étrange dans ma timidité. J’alternais entre des jours où je suis extrêmement extraverti, joyeux, volubile, bref des jours où je suis incapable d’être timide ou intimidé et des jours où je suis extrêmement renfrogné, maussade, timide, bégayant, stupide, bref un timide maladif à faire fuir.

image-sans-humourMais au fil du temps, les jours meilleurs se raréfiaient, je devenais de plus en plus timide et dépressif. C’est pourquoi la timidité prend l’air d’être la seconde nature chez certains timide tellement la timidité a pris une grande place dans leur personnalité. Or, la timidité quoi qu’elle puisse être terrifiante a un point faible qui fait qu’elle n’est pas invincible. Plutôt une bonne nouvelle ça. Voyons tout cela…

En effet, l’humeur étant incertaine, variable, la timidité, qui est une de ses formes, sera accidentelle, passagère. Elle aura beau devenir fréquente, elle restera toujours inattendue et nouvelle. Rousseau en fait la remarque : on ne sait jamais quand on sera intimidé ni si on doit l’être. Pourquoi est-on à l’aise ? Pourquoi ne l’est-on pas ? Nul ne peut le dire. Affaire d’impression et de nerfs !

Rousseau en racontant sa première entrevue avec Mme de Warrens illustre bien à quel point le timide, habituellement incapable, peut devenir impressionnant:

« Comment en approchant pour la première fois d’une femme aimable, polie, éblouissante, d’une dame d’un  état très supérieur au mien, dont je n’avais jamais abordé la pareille, comment me trouvai-je à l’instant aussi libre, aussi à l’aise que si j’avais été parfaitement sûr de plaire? Comment n’eus-je pas un moment d’embarras, de timidité, de gêne? Naturellement honteux, décontenancé, n’ayant jamais vu le monde, comment pris-je avec elle du premier jour, du premier instant, les manières faciles, le langage tendre, le ton familier que j’avais dix ans après, lorsque la plus grande intimité l’eut rendu naturel ? » (Confessions, part. I, liv. I. )

Ainsi, tout timide a ses moments de hardiesse. Rousseau aime à conter les siennes. Par exemple un jour, pris à l’improviste, il adressa au Sénat de Berne, une harangue (un discours) très bien réussi. Il raconte à quel point il s’est lui-même impressionné par cet exploit : «Pour un homme aussi honteux parler non seulement en public, mais devant le Sénat de Berne, et parler impromptu, sans avoir une seule minute pour se préparer, il y avait là, dit-il, de quoi m’anéantir. Je ne fus pas même intimidé.»

Rechute et retour à la case départ

Très rapidement le timide retrouve sa bête noire. Hier ou avant hier, il était le sympa, l’enthousiaste, le boute-en-train, le voilà aujourd’hui bête de cirque, incompétent, incapable… Comprenez bien ceci : le timide n’est pas, je le répète encore, foncièrement stupide ou incapable, seulement la manifestation de sa timidité qui vient le troublé, le rendre incapable…

parler-image-mensongePar exemple Rousseau, un jour il a été reçu et remercié par des suisses à qui il avait fait un don, et lorsqu’il voulut les remercier de leur accueil chaleureux, voici ce qu’il lui est arrivé : « Je me crus obligé de répondre; mais je m’embarrassai tellement dans mes réponses et ma tête se brouilla si bien que je restai court et me fis moquer de moi. » ( Confessions part.I, liv. IV.)

La timidité est donc intermittente. De plus, l’humeur, à laquelle elle se rattache, ne diffère pas seulement, mais encore se contredit d’un moment à l’autre. Le timide, comme on l’a vu, ne l’est pas toujours, il passe par des alternatives de crainte et d’audace, et, comme il extrême en tout, ou il paie d’effronterie ou il meurt de honte.

Rousseau, « timide et impertinent, honteux et cynique »,  n’est pas un être d’exception. Dans tout timide il y a un effronté au moins latent.

Le moment de bonheur du timide : la timidité en congé

Un timide à qui l’entrée dans un salon donne des suffocations et des battements de cœur, peut se retrouver tout d’un coup extrêmement serein et naturel lors d’une visite et même presque trop familier.

Heureusement que les personnes contraintes, comme nous les timides, ont aussi ont leurs heures d’épanouissement, de gaîté éblouissante, de verve malicieuse et gamine.

argent-confiance-en-soiMais un timide qui se met à l’aise s’y met complètement, on ne le reconnaît plus, et c’est en effet un autre homme. Il était renfrogné, gauche, silencieux il devient naturel, aisé, a des reparties vives et des mots heureux. Il se retenait, il se laisse aller; il surveillait ses gestes, ses paroles; il est dégagé et vif dans ses mouvements, libre dans son langage.

Oui, tous les timides ont de ces métamorphoses, de ces changements à vue. Rousseau est tour à tour grognon et enjoué, stupide et brillant. Il a une bouderie maussade et des enfantillages charmants.

Enfin, la timidité étant une forme de l’humeur et l’humeur elle-même étant par nature inégale, le timide est naturellement à la fois réservé et indiscret, contraint et osé. Il lui arrive de devenir tout et son contraire.