Le saviez-vous ? Le timide est un grand impressionnable

Oui un très grand impressionnable !

Le besoin d’estime, plus exactement le besoin de sympathie, est, selon Pascal, « la qualité la plus ineffaçable du cœur de l’homme. » Chez un sujet impressionnable, ce besoin deviendra particulièrement exigeant, prendra une forme inquiète et maladive.

Or, on peut définir le timide comme celui qui n’a que des impressions vives, et sur qui tous les hommes font impression, celui qui interprète tous les actes des autres comme des marques expresses de sympathie ou d’antipathie, et qui fait dépendre tout son bonheur des sentiments qu’il inspire.

Le timide, un hypersensible hors du commun

Les personnes vouées à la timidité ne croient pas à l’indifférence des autres; elles se voient partout entourées de témoins qui épient leurs actes et devinent leurs pensées. Il n’y a pas pour elles d’inconnus, ou, plus justement, elles ne sont pas insensibles à la sympathie et surtout à l’antipathie du premier venu.

image-rêve-éveillé-yeux-ouvertsAttention, je ne suis entrain de dire que les personnes timides ne distinguent pas entre les gens. Mais, la timidité a des variations différentes, qui d’ailleurs ne s’excluent pas.En même temps qu’il redoute l’antipathie des inconnus, le timide est jaloux de la sympathie de ses amis.

C’est bizarre mais c’est comme ça, vous allez comprendre pourquoi.

Jean Jacques Rousseau, lui aussi un très grand timide, démêle bien ces nuances. « Être aimé de tout ce qui m’approchait, dit-il, était le plus vif de mes désirs. Je me souviendrai toujours qu’au temple, répondant au catéchisme, rien ne me troublait plus, quand il m’arrivait d’hésiter, que de voir sur le visage de Mlle Lambercier des marques d’inquiétude et de peine. Cela seul m’affligeait plus que la honte de manquer en public, qui m’affligeait pourtant extrêmement»

Dans son livre Confessions, Rousseau raconte comment il vivait difficilement sa timidité au quotidien :

« Mille fois, durant mon apprentissage et depuis, je suis sorti dans le dessein d’acheter quelques friandises. J’approche de la boutique d’un pâtissier; j’aperçois des femmes au comptoir; je crois déjà les voir rire et se moquer entre elles du petit gourmand. Je passe devant une fruitière; je lorgne du coin de l’œil de belles poires; leur parfum me tente; deux ou trois jeunes gens sont là tout près qui me regardent; un homme qui me connaît est devant la boutique; je vois de loin venir une fille, n’est-ce pas la servante de la maison? … Je prends tous ceux qui passent pour des gens de ma connaissance; partout je suis intimidé, retenu par quelque obstacle; mon désir croît avec ma honte, et je rentre enfin comme un sot, dévoré de convoitise, ayant dans ma poche de quoi la satisfaire, et n’ayant rien osé acheter

Une intuition aiguisée digne d’un flair de chien

S’il est sensible à ce point à la sympathie et à l’antipathie, il sera prompt à en relever les moindres indices. Toutes les personnes le déconcertent, et en elles tout l’effarouche. Il est, dit Stendhal, d’une «excessive délicatesse, de cette délicatesse que l’inflexion d’un mot, un geste inaperçu met au comble du bonheur ou du désespoir.»

parler-image-amitié-kinesthesiqueIl est touché au cœur par une simple attention, par une main spontanément tendue; il est mortellement blessé par une froideur devinée ou sentie, par un mot trop vif, par un rire malsonnant. Il est prompt à l’attendrissement et à la bienveillance, et il est susceptible et ombrageux.

L’excès de sensibilité développe en lui une clairvoyance aiguë. Ardent à pénétrer les sentiments des autres, il saisit sur leur visage les nuances des émotions fugitives, il perce à jour les mensonges de la politesse conventionnelle et démêle dans l’accueil particulier qu’il reçoit le degré précis de sympathie ou d’antipathie qu’il inspire.

Sa perspicacité est d’ailleurs très spéciale. Cette perspicacité très spéciale lui vient de son intuition très aiguisée. Elle se fonde en effet sur des indices, non sur des preuves; elle est faite d’impressions, non de jugements; elle est sûre d’elle-même, mais elle ne se discute point, ne se justifie pas; elle se défie même des raisonnements qui sont « ployables en tous sens », comme dit Pascal. Elle est cette clairvoyante empirique et aveugle qu’on appelle lucidité.

image-perception-chosesLa lucidité, telle que je l’entends, n’a d’ailleurs rien de mystérieux. Elle est l’intuition ou plutôt l’interprétation rapide des mouvements spontanés, des paroles, du ton de voix, des jeux de physionomie et des gestes, par lesquels les sentiments se traduisent à leur insu ou plutôt se trahissent. La lucidité est l’impression que produisent sur nous les personnes, impression faite de détails et de nuances, saisis au vol et subitement analysés. Elle est le contraire du jugement réfléchi que nous porterions sur ces personnes d’après leur caractère et leurs actes observés de sang-froid.

La timidité n’est qu’un des aspects de l’impressionnabilité

Beaucoup de grands hommes, bien des esprits se fient plus à leur impression qu’à leur jugement, ils partent de ce principe que la vérité est dans la spontanéité, c’est-à-dire dans la première idée qui se fait jour en eux, dans le premier mouvement qu’ils observent chez les autres.

Mais en fait la pénétration du timide n’est point sûre, elle part d’indications détaillées et précises, mais trop menues et trop fines. La passion la guide, mais aussi l’égare.

La lucidité, comme je l’ai appelée, a toutes les ressources, mais aussi toutes les imperfections de l’instinct. Elle ressemble à la vision dans la nuit, vision qui s’éclaire de lueurs aveuglantes et rapides mieux vaudrait, à coup sûr, la lumière discrète d’un jour continu.

L’impressionnabilité, vous allez dire, n’est pas la timidité. Certes ! Mais elle y prépare et elle y conduit. Mais doit-elle nécessairement la produire?

A priori, oui. En effet, dans les conditions ordinaires de la vie, une vive sensibilité nous expose plus à la souffrance qu’à la joie.

positif-conversation-sympaComme dit Dougas « Le bonheur est toujours une rencontre, et le bonheur qui vient des autres est la rencontre la plus exceptionnelle et la plus rare ». Toutefois, les natures impressionnables ne sont pas fatalement ni uniquement vouées à la timidité; elles jouissent ardemment de la sympathie des autres, elles y croient volontiers, elles la suscitent, l’appellent, et souvent elles trouvent et inspirent confiance. Et il est vrai aussi que les moindres marques d’antipathie les bouleversent, que le soupçon les gagne vite, et qu’elles tombent aisément dans le découragement, l’amertume et le chagrin.

La timidité est donc seulement un des aspects de l’impressionnabilité. À vrai dire, on n’est pas simplement timide; on est à la fois et tour à tour timide et audacieux, et c’est l’un de ces excès qui rejette dans l’autre.

Un caractère original du timide

Ainsi s’explique une bizarrerie apparente du caractère du timide. Le timide est souvent porté aux amitiés de rencontre. II a la liaison facile, il se jette étourdiment à la tête des gens. Un compliment le grise, un mot de bonté l’attendrit.

photo-instant-present-mindfulnessMais il passe vite aussi de la naïveté confiante aux soupçons légers, prompts et pourtant tenaces. Il croit à la trahison, comme il croit à l’amitié, sans qu’il ait un ombre de preuves sur la foi d’apparences souvent trompeuses. Un regard effrayant, surpris dans les yeux d’un ennemi imaginaire, lui révèle toute une suite de machinations et de complots. C’est le même caractère qui évolue ainsi de la confiance au soupçon, et, en évoluant, il ne se dément pas, il continue à se répandre en élans passionnés et aveugles.

C’est parce qu’il est impressionnable en ce sens et à ce degré que le timide redoute l’opinion de toutes personnes, et la redoute en toutes choses, et en toutes choses, pour bien dire, également.

Les motifs d’intimidation varient, mais pas leur force et leurs effets. C’est pourquoi les timides les plus intelligents peuvent tomber dans la niaiserie et l’enfantillage. Un ridicule léger, tout extérieur, fait souffrir autant ou plus qu’un travers d’esprit, un travers d’esprit qu’un défaut de caractère ou un vice. C’est pourquoi Rousseau explique que « ce n’est pas ce qui est criminel, qui coûte le plus à dire, mais ce qui est ridicule et honteux. »

Un préjugé sur la timidité

La timidité est une crainte déplacée et mesquine, hors de cause à celui qui l’éprouve. La raison saine du timide juge sévèrement ses impressions maladives, il s’indigne de n’être pas au-dessus de contrariétés misérables, il ne pardonne pas sa puérilité à sa souffrance.

De là aussi les jugements faux qu’on porte sur le timide : on le croit vaniteux, parce qu’il pousse la crainte de déplaire jusqu’à la manie et au scrupule; en réalité la vanité se greffe sur cette exaspération de la sensibilité et contribue à l’accroître, mais elle ne la produit point.

phto-rêveEn résumé, le timide est un impressif et un impulsif. Il est à la merci de ses nerfs. Il est avide de sympathie et douloureusement sensible à l’antipathie ou seulement au manque de sympathie. Il ne commande pas à ses émotions il les désapprouve, les condamne et ne peut s’en défaire.

Il sait que ses motifs de croire à l’antipathie des autres et de s’en affliger ou de la craindre, sont déraisonnables et souvent ridicules ou mesquins, mais comme on l’a vu sa volonté et son jugement sont sans prises sur ses sensations. Au point de vue affectif, le timide est un grand enfant.