La timidité est l’incapacité de sympathiser avec les autres

Précédemment j’ai énormément parlé des causes et mécanismes internes de la timidité. Nous devons peut-être avant tout nous en prendre à nous-mêmes de notre stupidité, de notre gaucherie, et du malaise qu’elles nous causent; mais la timidité nous vient aussi en partie des autres, et il faut chercher quelles causes extérieures la provoquent en nous. C’est ce que je vous propose de voir ensemble dans cet article.

La timidité est un besoin de sympathie trompé

Pour découvrir ces causes extérieures, on remontera à l’origine psychologique de toute société, c’est-à-dire à la sympathie.

neurones-en-surchauffe-timidite-maladivePar sympathie j’entends ici, non pas l’affection d’une personne pour une autre, mais, pour ainsi dire, le courant nerveux qui se propage d’un individu à un autre, et qui fait que l’un ressent par contrecoup ou par influence toutes les émotions de l’autre.

Chacun de nous tend instinctivement à se mettre au ton de ceux avec lesquels il vit, à imiter leurs actes, à épouser leurs sentiments, à subir leurs idées.

Or le timide est réfractaire par nature à la magnétisation sociale; il ne peut se dépouiller de ses façons d’être, de sentir, il ne sait pas se modeler sur autrui. Il sait encore moins s’imposer aux autres, les façonner à son image, faire passer en eux ses sentiments, ses pensées. Il ne peut donc ni forcer ou obtenir la sympathie des autres ni sympathiser lui-même avec eux.

Il a conscience de cette double incapacité, il en souffre, et c’est là son mal. C’est pourquoi, la timidité est un besoin de sympathie trompé.

Tous les cas d’intimidation, si différents qu’ils soient, si contradictoires qu’ils paraissent, rentrent dans cette définition.

Ainsi nous pouvons très bien expliquer pourquoi on est intimidé tour à tour devant un public nombreux et devant une seule personne, devant des étrangers et devant des gens qu’on connaît.

Un public nombreux étant composé de personnes différentes, on sent l’impossibilité de sympathiser avec toutes, car les raisons mêmes, par lesquelles on serait sympathique aux unes, nous rendraient antipathique aux autres. De plus un public nombreux est en partie un public d’inconnus, et avec les inconnus les points de contact manquent, les moyens de communiquer font défaut ou sont à chercher.

Souvent on est au contraire à l’aise en public et déconcerté  devant une seule personne.

C’est parce qu’alors on se résigne à n’avoir avec le grand public qu’une sympathie superficielle et vague, tandis qu’on voudrait rencontrer dans le tête-à-tête une sympathie entière, portant sur les détails, et qu’on reconnaît la difficulté de faire naître une telle communauté de sentiments et de pensées.

La timidité ou la crainte de ne pas sympathiser avec les autres doit naturellement revêtir autant de formes spéciales qu’il y a de degrés ou de nuances dans la sympathie que nous cherchons à établir entre eux et nous.

L’absence douloureuse de sympathie

photo-penser-autresEnfin, si nous sommes intimidés parfois par des personnes de notre connaissance, voire même de notre intimité, c’est justement que nous nous rendons compte à quel point la sympathie d’eux à nous est malaisée, c’est que nous avons mesuré l’abîme qui sépare leurs pensées et leurs sentiments des nôtres.

Rien de plus fréquent, rien de plus naturel aussi que la timidité entre parents et enfants. Cette timidité que déguise la familiarité extérieure, comme le tutoiement, etc., est presque toujours réelle, et est parfois de part et d’autre douloureusement sentie. C’est pourquoi certains timides le sont même avec leurs propres parents ou enfants.

Pour exemple, on lit dans l’Adolphe de Benjamin Constant:

« La conduite de mon père avec moi était plutôt noble et généreuse que tendre. J’étais pénétré de tous ses droits à ma reconnaissance et à mon respect; mais aucune confiance n’avait jamais existé entre nous. Je ne me souviens pas, pendant mes huit premières années, d’avoir jamais eu un entretien d’une heure avec lui. Ses lettres étaient affectueuses, pleines de conseils raisonnables et sensibles mais à peine étions-nous en présence l’un de l’autre qu’il y avait en lui quelque chose de contraint que je ne pouvais m’expliquer, et qui réagissait sur moi d’une manière pénible. Je ne savais pas alors ce que c’était que la timidité. Je ne savais pas que, même avec son fils, mon père était timide, et que souvent, après avoir attendu de moi quelques témoignages d’affection que sa froideur apparente semblait m’interdire, il me quittait les yeux mouillés delarmes et se plaignait à d’autres de ce que je ne l’aimais pas ».

C’est qu’il est plus difficile en un sens de sympathiser que de s’aimer.

L’absence de sympathie, qui explique la persistance de la timidité au sein de l’affection, explique aussi la timidité à l’égard des personnes du caractère le plus opposé, par exemple à l’égard des réservés et des indiscrets, des solennels et des sans-façon.

En effet, les froids, les guindés ne nous laissent pas voir s’ils sympathisent avec nous, et par là nous ôtent les moyens de sympathiser avec eux. Au contraire, les indiscrets laissent trop transparaître leur âme égoïste ou superficielle et légère; nous sentons qu’ils n’entrent pas et ne se donnent pas la peine d’entrer dans nos sentiments, et nous éprouvons nous-mêmes pour les leurs de l’indifférence ou de l’aversion.

Enfin, les gens d’esprit et les sots nous intimident tour à tour. C’est que l’inégalité intellectuelle, quelle qu’elle soit, crée un obstacle à la sympathie.

Nous ne pouvons pas ou ne croyons pas pouvoir comprendre ceux qui, par le tour habituel de leurs pensées, sont trop au-dessus de nous, et nous ne pouvons pas ou ne croyons pas pouvoir nous faire comprendre davantage des intelligences trop grossières.

Pour la même raison les conversations élevées et les conversations banales nous mettent également au supplice : les premières sont de celles où l’accord des idées et des sentiments est trop difficile à réaliser, dans les secondes, cet accord n’a pas même une chance de se produire, puisqu’il ne n’ ya pas un véritable échange d’idées et de sentiments.

Ainsi la timidité a beau prendre les formes les plus inattendues, les plus paradoxales, elle peut toujours être définie, en termes métaphysiques, comme le sentiment aigu de l’incommunicabilité des sentiments. Nous sommes fermés les uns aux autres, cela est vrai dans l’ordre du sentiment plus encore que dans celui de la pensée.

La timidité est une défiance de soi et des autres qui vient de l’incapacité de se faire connaître d’eux ou de les connaître, au moins entièrement; La timidité est ainsi la gêne causée par cette incapacité trop vivement sentie.

Pour finir,  attention, il faut faire la différence entre l’intimidation et la timidité proprement dite.

L’intimidation est différente de la timidité proprement dite

Dans ce précédent article, nous avons analysé la timidité; nous avons essayé d’en saisir les traits élémentaires et simples, et de la rattacher à ses causes individuelles. Dans cet article on est allé chercher ses causes sociales. Dans le prochain article, nous allons abordé l’évolution de la timidité, on va voir ensemble ses degrés et ses modes.

Mais avant, pour terminer cet article, une petite précision de vocabulaire s’impose. L’intimidation est à distinguer de la timidité proprement dite.

En temps ordinaire, l’intimidation désigne normalement le fait d’intimider ; mais au sens spécial que je lui donne ici, elle désigne le fait d’être intimidé.

L’intimidation ou le fait d’être intimidé donc, est un accès passager, une crise; mais la timidité à proprement dit, est un état chronique, une diathèse (un dérèglement fonctionnel majeur de l’organisme, une symptomatologie)

L’intimidation et la timidité s’engendrent l’une l’autre, elles mêlent et confondent leurs effets, mais elles n’en ont pas moins leurs caractères propres.

Quoique la timidité se produise naturellement à la suite d’intimidations répétées, on peut être intimidé, et même l’être souvent, sans être proprement timide. On peut de même être timide sans le laisser voir, bien plus, sans avoir de trop fréquents accès d’intimidation, quoiqu’il soit dans la nature de la timidité de provoquer ces accès.

Le passage de l’intimidation à la timidité a lieu de deux manières soit la timidité se forme et se développe selon les lois de l’association et de la mémoire, soit elle naît de la réflexion.

Le pli de la timidité se prend machinalement. Exemple : une personne nous a-t-elle une fois intimidés ?

Désormais nous ne pouvons plus être rassurés en sa présence, et le raisonnement s’applique en vain à détruire cette impression première.

Toutefois, il est à noter que ce n’est pas de la simple accumulation des intimidations passées, mais du souvenir, resté présent, de ces intimidations qu’est faite notre timidité.

L’habitude est généralement une mémoire aveugle; la timidité habituelle est une mémoire restée, par exception, clairvoyante.

Mais le plus souvent, c’est la réflexion qui transforme l’intimidation en timidité. Ainsi, le timide, qui se rend compte qu’il est timide, se décourage, s’abandonne ou lutte contre son mal, mais si maladroitement qu’il l’aggrave.

Chez le timide, la conscience est comme un mauvais œil; il est déconcerté par le regard qu’il jette sur lui-même comme il le serait par le regard d’autrui.

A proprement parler, la réflexion ne produit pas la timidité, elle la confirme; elle ne la fixe pas, elle la développe; elle ne la grave pas, mais elle l’aggrave. Elle lui trouve des raisons d’être, tout au moins des excuses; souvent elle l’encourage, et elle en change toujours la nature première.